Sucre

Le 10 février nous partons de Potosi en fin d’après midi depuis un terminal au comble de la modernité et étrangement vide. Aucun besoin d’attendre un bus, les « crieuses » à la recherche de clients avisent des prochains départ « Suuuuuuucre Sucre Sucre Sucre Sucre » (prononcez-le plus rapidement possible) et nous sautons presque dans un bus en marche.
Nous ne sommes pas tristes de repartir, nous ne voulions pas nous attarder ici.

Sucre n’est pas seulement la capitale constitutionnelle de Bolivie mais apparemment aussi la plus belle ville du pays. Nous voulons bien le croire. Jusqu’à présent les façades des bâtiments avaient rarement dépassé la phase « monte ton mur de briques rouges qui déborde de ciment ». Nous avons l’impression d’arriver sur une autre planète au milieu du centre ville tout blanc et tout propre. Le soleil se reflète sur les murs et la ville brille. Une véritable carte postale. Chaque bâtiment paraît spécial et en arrivant d’une ville comme Potosi nous nous sentons comme des petits pouilleux. Les femmes dans la rue sont belles et élégantes, tout semble apprêté.

Très vite nous avons l’impression d’être à nouveau dans notre ville préférée d’Amérique du sud. Le fait que nous tombions par le plus pur des hasard sur un logement fantastique va sans doute aussi dans cette direction : Nous nous rendons à la Casa Verde qui a une très bonne critique dans le guide mais tombons des nues lorsqu’on nous annonce le prix. Le Lonely Planet a des effets négatifs, cet endroit respire l’arrogance et à nouveau nous nous sentons bien pouilleux.
Juste à côté, les voisins proposent au « Santa Cecilia B&B» un accueil chaleureux, familial, des chambres spacieuses, confortables et charmantes autour un joli patio, l’usage de la cuisine, un bon petit déjeuner inclus dans le prix et une bonne connexion internet, tout ça pour un prix défiant concurrence : on reste !

Autour de Sucre il y a énormément à visiter. Nous nous limitons à peu de choses et profitons aussi de refaire quelques courses et une machine.

Nous visitons le très beau Musée d’Art Indigène ASUR qui traite des principaux groupements de la région avec un accent sur les techniques de tissage des vêtements des peuples Jalq’a, Tarabuco et Tinguipaya. C’est complètement fascinant, cela me rappelle le symbolisme des tissus africains. Tout commence par la tisseuse à l’entrée en tenue traditionnelle. Elle avance de 2 à 3 centimètres par jour de travail.
Au contraire des tissus africains que je connais qui sont peints à l’aide de cire (je ne vais pas rentrer dans les détails, les pagnes font l’objet d’assez de musées et de littérature) les habits (Aqsu) ici sont tissés et les motifs sont appelés Pallays. Ce sont les femmes qui les réalisent. Les hommes eux utilisent la technique du tapiz pour tisser des éléments plus simplifiés. Ces habits sont de véritables images de la vie communautaire, un uywaqsu.

Ce musée permet d’apprécier non seulement les qualités esthétiques extraordinaires des tissus mais aussi grâce au sérieux des études ethnographiques qui les accompagnent permet d’aborder les contenus conceptuels et spirituels des images exprimées.
Par exemple, le peuple Jalq’a (du nord et ouest de la ville de Sucre, Chuquisaca) est une zone rurale qui souffre d’une grande pauvreté économique et forte érosion des sols. Les tissus Jalq’a sont caractérisés par la prédominance des messages aux dieux des ténèbres, appartiennent au monde « Ukhu Pacha », un paysage mystérieux et irréel, de bas fonds, de lieux éloignés et de faible lumière. Ils sont sombres, dans les tons de rouge et noir ce qui ajoute au sentiment d’obscurité et de confusion qui cherche à être communiqué et sont tellement détaillés qu’il ne reste aucun espace libre, sans motifs. Tous les motifs sont imbriqués les uns dans les autres, il n’y a pas d’ordre ni de ligne d’horizon, pas de symétrie, c’est un espace désordonné et chaotique, un monde sombre de mort, de rêves, de peurs.

C’est aussi le cas des tissus Tarabucos qui eux sont des vrais livres ethnographiques utilisant de nombreuses couleurs et expliquant le quotidien. Il y a aussi des créatures mystiques comme chez les Jalq’a mais les couleurs sont vives, les dessins sont ordonnés, il y a des angles et des lignes. Leur finesse est déconcertante. Il faut bien sur de long mois de travail pour réaliser une pièce. Ces savoirs sont transmis et les enfants apprennent tôt à tisser. Le travail commence dès la tonte de l’animal : il faut filer la laine (ça aussi très différent de nos « quenouilles » européennes, la teindre et préparer le support avant de pouvoir commencer le tissage.

En plus des tissus une salle de musique exhibe des costumes de danses et instruments natifs accompagnés d’informations et vidéos sur le rôle de la musique dans les cultures andines.
Une autre salle quechua montre des vêtements et ustensiles retrouvés dans une tombe, aborde l’habillement masculin à l’époque inca avec des pièces vestimentaires de nouveau d’une grande finesse (des Unkus, le « poncho » que porte l’homme, ou les chapeaux ou bonnets en forme carrée, les habits plus renforcés pour l’hiver et les sas pour transporter les marchandises sur les lamas ou les petits sacs qui contiennent les feuilles de coca qu’on portait sur soi.
C’est un autre bond dans l’histoire qui me laisse rêveuse.

Nous visitons aussi « Cal Orck’o », le parc crétacique qui exhibe des milliers de traces que les dinosaures eux-mêmes ont laissé en marchant dans un lac il y a 68 millions d’années. Le parc se trouve sur le terrain de la fabrique de ciment qui a trouvé ces traces en 1959 en arrivant sur une couche d’un matériau différent et inutilisable pour eux) montrant à l’époque 3000 traces. Entre temps la pluie, le vent, l’érosion ont laissé apparaître toujours plus de traces et aujourd’hui (au début de l’année 2016) les pro estiment qu’il y a 12093 traces. Le lac a séché et il y a eu un procédé de sédimentation et de minéralisation par accumulation comme sur toute la planète et ces traces ont été recouvertes.
Puis avec le mouvement des plaques ce qui à l’époque était au sol est aujourd’hui un mur de 1500m de large et 110m de haut et c’est une véritable frise qui s’étale devant nos yeux, des petits et gros dino (au moins 8 espèces différentes) qui traversent le lac de toutes parts. Cela rend cette vision irréelle encore plus difficile à concevoir ! Fake ? Non, je ne crois pas !
Ce qui est surprenant c’est qu’il n’y en a pas seulement sur une seule couche : A certains endroits il y a eu des éboulements et l’on remarque que sur une couche en dessous (peut-être 30 centimètres?) il y a d’autres traces ! On a pas fini d’en apprendre à Cal Orck’o !
Fascinant de pouvoir entrer comme ça dans le monde des dinosaures ! En plus depuis le parc on a un magnifique point de vue sur la ville de Sucre et les environs.

Dans la ville nous ne faisons pas d’autre visite que celle de la « Casa de la Libertad » dans laquelle la Bolivie planifiait et annonçait son indépendance. Un beau bâtiment colonial dédié à l’histoire des batailles et de l’émancipation du pays au lourd passé.
La Bolivie comme le nord de l’Argentine nous ont fait vraiment prendre conscience de l’absurdité et cruauté de la colonisation. Si notre histoire française est elle aussi jalonnée de crimes et d’abus et que nos ancêtres sont responsables du pillage et massacre de si nombreux peuples, entendre l’histoire des traces laissées par les espagnols en Amérique du sud fait froid dans le dos. Et nous ne sommes qu’au début. Pizarro dans le sud, ensuite viendra Cortés dans le centre. On ne va pas trop rentrer dans la polémique, c’est l’histoire de l’humanité elle-même qui est jonchée de cadavres d’abus de pouvoirs et du « qui est le plus fort » (mais pas « qui est le plus civilisé »), nous n’apprendrons jamais.

De Sucre nous voulions partir pour Cochabamba mais choisissons finalement de prendre un bus direct de nuit pour La Paz le 12 février afin d’y avoir plus de temps. Nous avons juste 3 semaines pour la Bolivie et il nous reste juste une semaine. Le temps passe trop vite !

Information pratique :
Impossible de ne pas recommander notre logement, Santa Cecilia B&B, Calle Potosi 386, Tel: +591 4 6441304

Pour aller au parc des dinosaures inutile de monter dans ce gros véhicule aux images évocatrices (le « sauromobil ») qui tourne dans le centre ville : il est hors de prix et rempli de touristes. On peut très bien aller soi-même au parc en montant dans un micro-bus (le H et le 4) qui coûte même pas 30 centimes et qui a le parc (la fabrique de ciment Fancesa) comme terminus. On prend le micro (qui passe toutes les 5 minutes) depuis l’angle Arenales Junin à un bloc de la place principale ou aussi devant le terminal des bus.

  3 comments for “Sucre

  1. Daniel
    7. mars 2016 at 14:43

    J »ignorais que la ville de Sucre pouvait montrer une telle profusion de dinosaures. Ce genre disparu à l a fin du crétacé (65 millions d’années) était très riche en espèces. Ces grosses traces, parmi les géants, ont surement été répertoriées. ?? Diplodocus ,Tyrannosaures, Tricératops …. ou autres.
    Que de révélations dans vos commentaires!

    • Elodie & Tobi
      7. mars 2016 at 16:03

      Oui c’était aussi une surprise pour nous, et ce n’est pas le seul endroit en Bolivie, au sud de Cochabamba il y a un parc (Torotoro) où l’on peut observer d’autres traces. Les dinosaures répertoriés à Sucre sont des sauropodes (comme le Titanosaure de 25m de haut!), l’ankylosaure (une grande découverte pour ce continent), des prédateurs théropodes mais aussi des tortues, crocodiles, poissons et algues du crétacé supérieur.

  2. Jette&Jarda
    7. mars 2016 at 20:53

    Hallo Ihr 2 lieben Weltenbummler,
    fantastisch, Eure Erlebnisse mit zu verfolgen, die Fotos und Filmchen dazu! Auch wenn ich mich länger nicht gemeldet habe, so bin ich doch in Gedanken immer irgendwie mitgezogen auf Eurer Spur… Der nächste Höhepunkt ist sicher die große Familienzusammenkunft demnächst! Bleibt gesund u. munter!
    Alles Liebe,
    Jette

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